Une Lettre du Tonkin
Mai 1885 ?

Sommaire Autres documents
Introduction Biographie et carrière militaire d'Henri-Pierre Meneboode
La Lettre Originale Souvenirs du Tonkin et autres croquis
Les opérations La Campagne du Tonkin
L'ascension du piton Cartes
L'accès pernicieux Bibliographie et Liens vers d'autres sites sur le Tonkin
La vie dans la colonne
Les provisions

Introduction
Ce document est composé d'une lettre qui a été retrouvée dans les archives de la famille et dont il manque le début. 
Elle a dû être écrite de Nui-Bop en mai 1885 car il y est fait mention du traité préliminaire avec les Chinois. Elle décrit les conditions de vie au Tonkin au cours de la campagne et a été illustrée par Henri-Pierre Meneboode d'un certain nombre de dessins. 
Les intertitres ont été ajoutés pour la lisibilité. Les dessins peuvent être agrandis en cliquant dessus.

La lettre originale

p1 - Nui-Bop p2 - le piton p3 - la cuisine p4 - la fièvre p5 - la colonne p6 - le climat p7 - les vivres p8 - les coolies p9 - les boys p10 - le delta
Lettre du Tonkin - Page 1 Page 2 Page 3 Page 4 Page 5 Page 6 Page 7 Page 8 Page 9 Page 10

Les opérations

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Notre position a été assez difficile pendant un mois. Nous devions protéger Quien, position avancée Nui-Bop et Chu (positions identiquement pareilles), mais les chinois n’ont pas osé avancer et nos travaux de défense restent inutiles. Les réguliers chinois se sont retirés après la signature des préliminaires. 
Je te disais dans ma précédente lettre que j’avais été à Dong Son évacué par l’ennemi pour ravitailler la place en munitions. Je t’ai même, je crois, donné une idée des cadavres et de l’odeur infecte qui sont les seules choses à mentionner. 
Les pirates ou habitants du bord de la mer qui s’étaient joints aux chinois se sont retirés à l’Est ravageant les villages annamites et se renforceraient derrière des positions sérieuses. Le 6 mai nous recevons l’ordre de partir à la légère (sans sac, sans effets de rechange, casque, pantalon de toile et bourgeron, 6 jours de biscuit).

Avant de te donner une idée de ce voyage, je commencerai par citer quelques chiffres :   à cette époque de l’année dans les maisons à l’ombre le thermomètre marque 40°au soleil, les hommes tombent et ne se relèvent plus, le soleil n’est pas terrible, il est mortel.

Nous nous avancions dans un pays géographiquement inconnu, sans européens et sur lequel nous n’avions aucun renseignement. 
Nous savions d’avance combien des nôtres allaient rester cloués par la chaleur, aussi la marche était-elle lente et pénible,
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partout des montagnes et des chemins impossibles, les mulets roulaient en bas des ravins, les hommes restaient couchés dans les hautes herbes, inertes, sans force.

L'ascension du piton
La 2° étape nous avons fait 17 kilomètres. Partis le matin à 3 heures ceux qui avaient pu marcher arrivaient le soir à 6 h1/2 au cantonnement, il y a des kilomètres qui demandent 4 heures de marche ; à 5 heures la moitié de la batterie disparaît avec son matériel dans le ravin. Ce jour là vers midi nous avons fait l’ascension d’un piton qui nous a demandé 5 heures; dire comment je suis arrivé en haut, je l’ignore; les mulets à mi-côte tombaient râlant, ne pouvant avancer, les hommes avec une énergie peu commune ont porté leurs pièces sur le dos et les mulets furent hissés, un homme à pied, au moment ou il arrivait en haut avait le vertige, un homme frappé d’insolation s’est suicidé, un autre est mort comme frappé de la foudre une insolation.
Plus de 20, 30,50 ont été apportés en haut pris de coups de chaleur , les yeux injectés de sang, criant au feu et demandant à boire ; malheureusement il n’y avait pas d’eau; ces moments sont terribles;
(page 3)en cet instant hommes, chevaux sous ce soleil de plomb terrible, écrasant restaient immobiles, incapables de bouger, un silence de mort, un abrutissement qui enlève les facultés, on ne vit plus. On peut comprendre qu’en de pareils moments on se suicide, on cherche à se soustraire à cette main de feu qui vous étreint, qui vous brise le crâne.

Les pirates, à la vue des canons hissés sur ce mamelon demeurèrent stupéfaits, ils se sauvèrent, il fallut alors leur donner la chasse à travers la brousse, dans laquelle  tout disparaît, ce sont des herbes de 2m à 2,50m de haut . 
On ne pu les atteindre que le 5° jour à An-Chio, au pied d’une montagne infranchissable au bord du Loc Nam, l’avant-garde et les spahis arrivés les premiers les fusillèrent à bout portant . Le gros de leur colonne avait profité de la nuit pour s’échapper. 
Le lendemain, malgré les difficultés pour nombre d’entre nous, on s’engagea dans la montagne et l’on parvint à brûler leurs villages et à raser leurs positions . 
Quelques fuyards furent atteints et fusillés. Le gros parvint encore à s’échapper, il fut entièrement rejeté sur la mer.

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Si nous n’avons pas pu les tuer tous, nous avons découvert que le Loc Nam, fleuve important prenait sa source un peu au nord d’An-Chio (ce dont on était loin de se douter).En retournant pour rejoindre la route mandarine de Lang Son, nous avons du passer un ravin ou j’ai mis 7 heures pour faire passer 17 mulets; il y en a qui sont tombés 20 fois de suite. 

L'accès pernicieux
J’arrive à Giaolinh vers 11 heures du matin par une chaleur terrible. Je vais au village fortifié acheter deux poulets et du porc pour mes hommes, je rentre dans une vielle pagode en ruines qui nous sert d’abri, à partir de ce moment je ne te parlerai plus que d’après la narration de mes camarades, j’ai été pris d’un accès pernicieux de fièvre chaude, instantanément de violentes attaques de nerfs et un délire brûlant, après 3 heures d’aspersion, d’insufflation de quinine dans les bras, d’absorption d’éther pur, on me laissa pour mort. Le docteur déclara qu’il avait fait ce qui était scientifiquement possible de faire, toute la nuit on continua à me verser de l’eau sur la tête, tous mes collègues me veillaient, l’un me tapant sur la poitrine, l’autre versant de l’eau, l’autre faisant de l’air au moyen d’un éventail.
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Le matin, l’amélioration étant nulle et la colonne partant à 3 heures, on confectionna (à cause de ma taille) une literie en bambous, on réquisitionna 6 indigènes pour me porter, un pour m’éventer, un pour tenir un parasol au dessus de moi, mon ordonnance, monté sur mon cheval,  à côté de moi et me versant de l’eau sur la tête tantôt en haut, tantôt en bas, sans que j’ai repris connaissance. Le docteur disait toujours : rien ; Le Colonel commandant la colonne venait toutes les demi-heures voir. 
Enfin la veille de notre arrivée à Mi-Loc  j’ai eu une violente crise. La respiration ne pouvait passer, j’étais cramoisi, finalement j’ai eu le dessus, j’étais sauvé ;

Quand le Colonel su que j’allais mieux , il vint me voir de suite. Eh bien !dit-il, je crois que vous revenez de loin, il est de fait que le docteur ne comptait plus me sauver. 
J’ai eu les fièvres 8 jours sans arrêts, maintenant je vais mieux, mais je suis épuisé, éreinté. 

La vie dans la colonne
10 jours de route sans pain sans vin, sans viande, coucher dans les hautes herbes toutes imprégnées de fièvres. Nous sommes parti 150 hommes de la batterie, nous sommes rentrés 114 et comme tu vois je ne valais pas cher. 
Mon lieutenant en second est entré à l’ambulance, nous avons enterré 4 hommes en route sur le bord du chemin, actuellement nous sommes à Chü
Sur notre effectif déjà si réduit, 60 hommes ont la fièvre ou la dysenterie, ils font mal à voir, les ambulances regorgent, on a évacué hier 300 malades en France, il en reste encore 450 à Haïphong , on ne mange plus, on ne fait que boire, toujours la fièvre, toujours la fièvre.

(page 6)Il faut souffrir comme nous souffrons pour maudire ceux qui nous ont envoyés si loin de chez nous, mourant à petit feu sans pouvoir se soigner, sans pouvoir respirer un instant de frais. De 8 heures du matin à 6 heures du soir défense de sortir des cagnas, le casque n’est pas suffisant il faut encore un parasol, les hommes qui négligent cette précaution sont rôtis, les chevaux ne peuvent plus résister, on leur met une espèce de panier sur la tête, une éponge mouillée est maintenue entre les deux oreilles, pauvres bêtes. J’ai bien souvent souffert de la chaleur en Tunisie ou en Algérie, mais à côté de celle de ce pays il est impossible d’établir une comparaison. 
Une minute, une seconde et vous êtes foudroyé net. Ceux qui ont opéré l’année dernière dans le delta ont souffert mais à côté de la chaleur et des fièvres du pays montagneux que nous occupons, ils étaient relativement dans un paradis.

Inutile de te dire que nous en sommes arrivés depuis longtemps aux tenues les plus légères, les chemises sont abandonnées depuis un mois, matériellement impossible de les supporter. Des pantalons chinois en soie, très large, très légers, un petit Kéo (paletot) en soie, un casque, un parasol et encore si on osait !! les soldats suppriment le pantalon lorsqu’ils sont au camp. En résumé : C’est dur ! c’est dur !!

Les provisions
La vie est horriblement chère, pour peu que l’on veuille manger quelque chose qui ne soit pas du bœuf ou du pain ; il faut compter par 5 francs, la monnaie est la piastre – 4f45, le cens – 0,04f, un pot de confiture 2 piastres soit 8f95, un de cornichon 2 piastres,
(page 7)une boite de 1 kilo de sucre 10 piastres 44f95 etc …

Y compris les vivres de campagne que nous touchons double ; Soit 750 grammes de pain ,600 grammes de viande, cassonade, café . si tu veux manger quelque fois une douceur, vous en êtes quitte avec 180 à 200 francs par mois ; maintenant cette proportion diminue à mesure que l’on s’approche du delta et des centres de Haïphong et de Hanoï, la vie est très possible à 120, 150f, mais ici ou là on met au pillage un marchand qui arrive avec des provisions, on achète à tous prix, heureux ceux qui obtiennent 3 kilos de pommes de terre; carottes et navets sont un mythe, la graisse fond, le beurre inconnu, on parle, je crois, en France de mouton, de veau, de lapin, de gibier, si tu trouves des images représentant ces animaux ça me ferait plaisir d’en avoir pour me rappeler la ferme. Quand au goût j’en ai a peine le souvenir.

(page 8)Comme le pays ne permet pas l’usage des voitures, on se sert pour porter les fardeaux d’indigènes auxquels on donne le nom de coolies, accouplés 2 par 2, un bambou sur l’épaule de l’un à l’épaule de l’autre et le fardeau suspendu au milieu, ils portent 50 kilos à deux pendant des kilomètres sans  fatiguer, ils portent les cheveux aussi longs que les femmes et les relèvent derrière en chignon. Le chinois lui porte les cheveux tressés en queue ; la femme annamite est appelée congaï; elle porte ses cheveux sur le côté gauche, roulés  dans une ceinture de couleur, en général elle ne sont pas mal faites, se vendent très facilement, mais mâchent le bétel et la noix d’arachide, la bouche paraît ensanglantée et les dents sont noires, delà une répulsion à vaincre.

(page 9)Les ordonnances, les cuisiniers ne peuvent résister au travail que réclame leur emploi; on les remplace par de petits indigènes appelés boys de 8 à 14 ans, on les achète 5 à 6 piastres, la femme coûte jusqu’à 10 piastres. 
A la suite de ce marché ils deviennent votre propriété. L’un comme l’autre sont d'ailleurs très fidèles. Nous avons chacun un boy pour nous, plus trois pour la popotte. 
Ils sont très propres, très habiles, intelligents, de temps en temps un bon coup de bâton le remet dans la bonne voie et semblables à de petits singes il vient vous embrasser les pieds.

On nous adjoint pour soulager le soldat une certaine quantité d’auxiliaires indigènes habillés en artilleurs et chargés de conduire les mulets en route, de couper de l’herbe pour les animaux. J’avais omis de te dire qu’ici les animaux n’ont d’autre nourriture que du paddy (riz non décortiqué) et de l’herbe verte, le foin n’existe pas, l’orge encore moins.

(page 10)Je ne t’ai point parlé, ou du moins peu, de mon séjour dans le delta lors de mon arrivée, je viens de te donner un aperçu du pays montagneux fiévreux, peu cultivé que j’occupe en ce moment , le delta est un séjour beaucoup plus agréable ; la vie y est facile, pays plat, composé uniquement de rizières(vastes champs de vase toujours sous l’eau), on correspond d’un point à un autre au moyen de chaussée d’un mètre environ de largeur, la population est très dense, fourmille dans des huttes dîtes cagnas , les poules, porcs sont en abondance et la température est de beaucoup plus supportable.

Haïphong, le port de débarquement, est un vague amas de terre. Quelques maisons faites à la hâte depuis notre arrivée, pas de rues, beaucoup d’eau, voilà le portrait. On peut y résider. Si vous avez à vous transporter dans l’intérieur, un seul mode de voyager : par voie d’eau

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mis à jour le 26 décembre 2004


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