Note : les patronymes et prénoms ont été corrigés dans la transcription des articles de presse. Des compléments d'information ont été ajouté entre [crochets].

 

Journal de Roubaix, édition du lundi 2 juin 1884

 

LILLE


LA CATASTROPHE
DE L'ESPLANADE

Une épouvantable catastrophe vient de plonger notre ville dans la consternation. Le concours hippique était terminé; il était environ 6 heures. Le public nombreux, qui avait assisté aux course, sortait lentement de l'hippodrome, quand un craquement formidable se fit entendre du côté de l'Esplanade. On eut dit un coup de tonnerre.
Les yeux se portèrent instinctivement vers l'ascenseur.

On aperçut alors un spectacle effrayant; c'était l'ascenseur qui s'effondrait et, dans une chute vertigineuse de 42 mètres de haut, venait se briser avec fracas sur le sol.

Les secours

Un immense cri d'effroi s'élève du sein de la foule. De toutes parts, on se précipite vers le lieu de l'accident. Le spectacle est horrible. Le terrain est jonché de ferrures tordues et de bois brisés. Sous cet amas de décombres, gisent les malheureuses victimes. La commotion déterminée par la chute a été telle qu'elles ne poussent pas un cri, pas une plainte. Elles sont comme anéanties. Cependant, un piquet du 43ème de ligne, envoyé par M. le général BILLOT, s'occupe à écarter la foule et à dégager les abords de l'ascenseur.
On commence aussitôt les travaux de déblaiement. Le sauvetage est difficile. C'est avec les plus grandes précautions qu'on enlève les planches. Dix minutes se passent à cette indispensable opération. On parvient enfin jusqu'aux blessés.
Deux jeunes gens qui se trouvaient au-dessus des autres, se soulèvent, la figure ensanglantée, et réussissent à se dégager. L'un d'eux veut même s'éloigner seul. Il s'enfuit tout affolé, mais c'est pour tomber évanoui à quelques mètres de là.

Bientôt une dame donne signe de vie. On la retire et on la transporte à un estaminet où l'on reconnaît en elle madame GENNEVOISE, femme du notaire de la rue de l'Hôpital-Militaire. M. GENNEVOISE, et ses deux fils, également victimes de la catastrophe, sont peu après retirés. Après les premiers soins, ils sont reconduits en voiture à leur domicile. M. GENNEVOISE a les membres broyés et des blessures graves à la tête. Le fils ainé a une cuisse cassée ; madame Gennevoise et son autre enfant sont dans un état lamentable.


Les victimes sont, au fur et à mesure qu'on les retire, transportées sur des civières au Ramponneau, où les soins leur sont donnés avec le plus grand dévouement par MM. les médecins militaires, les docteurs RICHARD, FOLLET, CHOTTIN, RICHER. DUPROS, LABANHIE et plusieurs étudiants en médecine.
Par un mouvement instinctif, tous les blessés avaient porté leur mains à la tête au moment de cette terrible chute. La plupart ont conservé cette attitude lorsqu'on les relève.
Des scènes déchirantes se produisent. Une jeune femme accompagnée de son enfant, réclame son mari qui est parmi les victimes; elle est en proie à un terrible désespoir et il faut lutter avec elle pour l'empêcher de pénétrer jusqu'à lui. On entend les clameurs des parents, qui se mêlent aux cris de douleur des blessés.
Chaque fois qu'un de ces malheureux apparaît, la foule pousse des exclamations d'effroi. On relève un vieillard qui a cessé de vivre; c'est M. Pierre TANGHE, rentier, place Jeanne-d'Arc.

Le sauvetage a été opéré avec une grande promptitude grâce au dévouement des officiers et des soldats du 43e. M. le général BILLOT, assisté de M. le général de GUINY et de plusieurs officiers d'état-major, a commandé en personne le service d'ordre et a envoyé chercher immédiatement les civières, les instruments et tout le matériel des ambulances. M. l'aumônier de l'hôpital militaire et plusieurs ecclésiastiques étaient accourus des premiers sur le théâtre de l'accident.
Dernier et sinistre détail : Quand les travaux de déblaiement ont été achevés, on a trouvé parmi les décombres une bottine contenant un os ensanglanté. Il provenait du pied d'une des victimes.

Les causes de l'accident

Plusieurs versions circulent. D'après les renseignements que nous avons reccueillis, il paraîtrait que. dans l'après-midi, quelques craquements s'étaient fait entendre et avaient motivé les craintes de quelques personnes. Depuis le concours hippique la plate-forme supérieure se trouve chargée d'un seul côté, d'un poids insolite. A une telle élévation, 45 mètres, cette charge a pu occasionner une déviation dans les colonnes sur lesquelles glisse la cage de i'ascenseur.

M. TALLIER. qui s'y trouvait avec sa femme et son enfant, ayant fait remarquer qu'il était dangereux de s'appuyer tous du même côté, mit sur le balcon un morceau de bois qui glissa sur l'inclinaison et tomba. M TALLIER voulut transmettre cette observation au directeur, mais on se moqua de lui; néanmoins il descendit et fit remarquer au contrôleur l'inconvénient qu'il avait signalé en haut; il ne fut pas écouté.

La cage de l'ascenseur peut contenir dix personnes; dimanche, tous les ascensionnistes voulaient redescendre en même temps. Le concours terminé, on se précipita vers la cabine et on s'y entassa. L'employé ne compta pas les voyageurs, ou peut-être ne put les compter, et donna le signal de la descente.
La cage contenait 22 personnes : poids double de ce qu'elle doit régulièrement contenir. Les chaînes n'ont-elles pu supporter ce poids ? ou bien l'explication qui nous a été donnée par un ingénieur, est-elle la vraie ? Il suppose que la charge étant trop forte, l'eau a manqué un moment; de ce fait s'est produit une secousse que le frein n'a pu suffire à comprimer. Le parachute alors n'aurait pas fonctionné, d'où cette descente vertigineuse qui s'est accentuée, lorsque la cage est arrivée à la seconde plateforme.

Un grande responsabilité incombe au propriétaire de l'ascenseur. M. LEFEBVRE. Mais l'administration municipale ne doit-elle pas être mise en cause ? N'était-il pas de son devoir et de la plus vulgaire prudence de placer pendant ces jours de fête, des agents de police chargés d'assurer l'observation du règlement ?
Ce sont là autant de questions sur lesquelles il importe que la lumière se fasse.

Au faite de l'ascenseur

Pendant que ces scènes lamentables se produisaient à l'Esplanade, le faite de l'ascenseur était le théâtre d'un autre drame moins sanglant , mais non moins douloureux. Trente-une personnes se trouvaient sur la plate-forme quand l'accident a eu lieu.
On nous cite les noms de MM. DEREMAUX frères, Léon HUYGE, MARTIN frères, QUESNAY, M. BRABANT et son fils, MM. FERRET père et fils, Mme BOURGEOIS et son fils, M. L. DOUTRELIGNE, M. Manuel BOISSAU, MM. GOMBERT père et fils, SALOMON. A. LEFEBVRE, P. DUBAR, LETELLIER, MALFAIT, BILPLE, DESMARETS, VASSEUR, Mme DEBUCHY et son fils.
On devine leur effroi quand elles entendirent les premiers craquements. Une terrible oscillation se produisit et toutes pensèrent un instant qu'elles allaient de cette hauteur de 43 mètres s'abimer sur le sol. Une jeune dame se trouva mal. 
Cette cruelle incertitude dura trois mortelles heures. On put enfin leur faire parvenir un litre de cognac afin de les réconforter un peu.

Le sauvetage

Le sauvetage de ces trente-une personnes était des plus difficiles et des plus périlleux, en raison de la hauteur où est située la plate-forme.
Les pompiers, sous les ordres de leur commandant M. LABBÉ et de ses officiers, s'y sont employés avec un grand dévouement et beaucoup d'intelligence. La direction des travaux avait été confiée par le général BILLOT à un capitaine du génie, dont nous regrettons de ne pas savoir le nom et qui a droit aux plus grandes éloges.
On apporte l'échelle de sauvetage du service des pompiers, mais elle n'atteint qu'au premier balcon.
Un caporal des sapeurs-pompiers, Edmond WAROUX, s'élance sur l'échelle et s'aidant des barreaux, en forme de croix de Saint-André, qui relient les colonnes, continue son ascension. Il est suivi par un ancien matelot, employé au concours hippique. Julien LOIRAND. Celui-ci porte une corde, qui doit servir à monter les matériaux et un palan. Au cours de ces opérations dangereuses, Julien LOIRAND s'est prodigué avec une admirable abnégation. C'est lui qui a attaché et consolidé la poulie ; à plusieurs reprises, il a renouvelé sa périlleuse ascension. De semblables dévouements sont au dessus de toute louange.

D'autres personnes sont également montées sur le balcon de l'ascenseur. De là, tirant les cordes enroulées sur le palan, on a pu faire fonctionner ainsi le vaste panier de sauvetage des pompiers, dans lequel les prisonniers de l'ascenseur hésitaient à se risquer, malgré leur anxiété.
Enfin, à huit heures, un employé da l'ascenseur s'y place et prouve que la descente n'offre aucun danger. Mme Bourgeois et son fils descendent les premiers et le sauvetage continue. À 10 heures, les deux dernières personnes mettaient pied à terre. C'étaient les sauveteurs WAROUX et LOIRAND.
Ils sont accueillis avec enthousiasme, et chaleureusement félicités par les généraux BILLOT et de GUINY.

Les blessés

[en gras, ceux qui décèderont dans les jours suivants]

  • Fernand SMAERS, 15 ans, demeurant rue Nationale 183, blessure à la lèvre et à l'oeil gauche, blessures légères ; c'est le seul qui n'ait pas eu de fractures.

  • M. GENNEVOISE, notaire, rue de l'Hôpital-Militaire, bras gauche et jambe gauche fracturés, blessure au dessus de l'oeil gauche : état grave.

  • Mme GENNEVOISE, les deux cuisses fracturées, on a procédé à l'amputation d'une jambe. Situation très grave.

  • Le fils ainé [Noël] de M.GENNEVOISE : fracture grave de la jambe gauche ; le plus jeune [Joseph] a également une fracture à la jambe. Etat satisfaisant.

  • Emile BOUCHER, 15 ans, rue de Dunkerque, 12 ; les deux jambes broyées. - Amputation nécessaire : Etat désespéré.

  • Adolphe LEFEBVRE, contour de l'hôtel-de-ville, fracture des deux jambes et contusions très graves, est mort ce matin à 9 heures.

  • Emille MILLAUT, rue du Sec-Arembault, fracture à la jambe gauche, contusions générales. Etat désespéré.

  • Albéric MARTINACHE, fracture de la jambe.

  • Auguste MARTINACHE, son fils, fracture des deux jambes. Tous deux habitent Orchies, où ils ont pu être reconduits en chemin de fer.

  • Jules BOUILLET, rue des Chats-Bossus, 11, fracture d'une jambe et contusions aux reins.

  • Pierre TANGHE, rentier, demeurant [6] place Jeanne-d'Arc, à Lille, mort sur le coup. Le fils est venu à une heure du matin, reconnaître le corps de son père.

  • Paul LEFEBVRE, 27 ans, boulanger, rue d'Esquermes, contusions internes et plaie à l'oeil.

  • Omer VANSON, 16 ans, employé au Pauvre Diable, une cuisse cassée, contusions aux reins, transporté à Sainte-Eugénie.

  • Jules CACHEUX, gérant de la maison Marchand, contour de l'Hôtel-de-Ville, fracture à la jambe droite, deux trous à la tête.

  • Florimond BOURIEZ, 32 ans, marchand de grains, à La Madeleine, les deux jambes fracturées, à Ste-Eugénie ; état désespéré.

  • François THOORES, 26 ans, tapissier, rue des Oyers, fraction compliquée des deux jambes, à Ste-Eugénie.

  • [Lucien] VIOLETTE, garçon de magasin, rue des Suaires, la cuisse droite fracturée, à St-Sauveur.

  • Alfred TÊTARD, 28 ans, contour de l'Hôtel-de-Ville, une foulure de la jambe droite, transporté dans son domicile.

  • [Léon Pierre] HIOLLE, 19 ans, demeurant à Valenciennes, les deux jambes fracturées, à St-Sauveur.

  • CHARLET, rue de la Clef, les deux jambes fracturées.

  • SMEERS, 16 ans, rue Nationale, 183, jambe fracturée.

Journée du lundi

La foule encombre les abords de l'ascenseur. A huit heures et demie. M. de BRIX, juge d'instruction, accompagné de plusieurs magistrats et de M. Dubuisson, architecte, s'est rendu sur l'Esplanade. Après avoir interrogé les employés de l'ascenseur, il a ordonné le déblaiement total de la cage.
Au moment où nous arrivons, tous les débris de bois et de fer ont été enlevés; l'armature de la cabine reste seule.
Des ouvriers, sous la conduite d'un capitaine, établissent des échafaudages qui oivent servir aux magistrats instructeurs. Mardi, à 9 heures, M. le procureur de la République commencera l'enquête.

Journal de Roubaix, édition du mardi 3 juin

LILLE
LA CATASTROPHE
DE L'ESPLANADE

JOURNÉE DU LUNDI

 

L'enquête

M. SIX, commissaire de police du 1er arrondissement, accompagné du maréchal-des-logis de gendarmerie, LEPORCQ, a ouvert une enquête. Il a interrogé deux employés de l'ascenseur. Le jeune SUREAUX, âgé de 16 ans, se trouvait sur la plate-forme et était chargé de faire descendre les ascensionnistes. Il déclare n'avoir pu s'opposer à l'entrée, dans la cabine, des voyageurs. Ceux-ci l'auraient repoussé. Il affirme n'avoir donné aucun signal de départ. Un des voyageurs a sifflé el l'ascenseur est descendu, sans que la soupape distribuant l'eau pour diriger la descente ait été ouverte. L'employé placé en bas de l'ascenseur n'a pu donner aucun renseignement.

MM. SIX a entendu MM. FOLLIOT et DELOMBAERDE, constructeurs de l'ascenseur, qui ont déclaré que la construction était faite dans toutes les conditions de sécurité voulues. M. LEFEBVRE, appareilleur. place de Strasbourg, a été ensuite entendu. Il a pu, à grand peine, répondre aux questions du commissaire de police.
Il a, dit-il, loué l'ascenseur pour un an, aux constructeurs, moyennant la somme de 5.000 fr. Il croit que la cage devait contenir, d'après un règlement délivré au constructeur par la ville et qui n'est pas en sa possession, huit personnes et un enfant. Il a vu ce règlement entre les mains des constructeurs, mais il ne le connaît pas entièrement. Ils ne l'ont pas retrouvé ou ils n'ont pas voulu le lui donner, ajoute-t-il. Il ne peut attribuer l'accident qu'à la surcharge de la cage.

M. le commissaire a visité tous les blessés. L'état de la plupart n'a pas permis de les interroger. Il n'a pu entendre que six d'entre eux. Emile MILLAUT, Paul LEFEBVRE, Omer VANSON, François THOORES, VIOLETTE et CHARET. Tous ont fait la même déposition. La chute a été tellement rapide, qu'ils n'ont pu se rendre compte de la situation. Ils déclarent tous que la cause est la trop grande charge de la cage.

L'état des blessés

Voici les nouveaux renseignements que nous avons recueillis sur la situation des victimes.

Les médecins ont trouvé M. et Mme GENNEVOISE dans un état relativement satisfaisant, mais ils ne peuvent se prononcer avant quelques jours. Un dénouement fatal est toujours à craindre. Contrairement au bruit qui avait couru, ils ont décidé de ne pas couper la jambe à Mme GENNEVOISE.
L'aîné des fils avait la jambe droite cassée; la réduction de la fracture a été pratiquée avec succès. Il en a été de même pour le plus jeune, qui avait de nombreuses luxations aux jambes. Les chirurgiens croient pouvoir répondre de la vie de ces deux enfants.

M. Paul LEFEBVRE, boulanger, rue d'Esquermes, est dans un état satisfaisant. Il n'a pas de blessures graves apparente et se plaint seulement de douleurs dans les reins.

A l'hôpital Saint-Sauveur

Lucien FIOLET, demeurant rue des Suaires, porte à la jambe gauche une fracture compliquée et à la jambe droite une fracture simple. Les médecins ne croient pas l'amputation indispensable.
[Léon Pierre] HIOLLE, garçon coiffeur, Grand'Place, à Tourcoing, est plus grièvement atteint. L'amputation du pied devra être faite, la jambe gauche porte une fracture à l'extrémité inférieure et l'articulation du coup de pied est ouverte.
MM. les docteurs DUBAR et FOLLET leur donnent des soins empressés.

A l'hôpital Ste-Eugénie

Emile BOUCHER, demeurant rue de Dieppe, 12, et âgé de 15 ans environ, est très gravement blessé. Le pauvre enfant porte des contusions multiples et a les deux jambes dans un état épouvantable.
Dans un autre lit se trouve M. Florimond BOURIEZ. 32 ans. marchand de grains à La Madeleine. Ce malheureux a les deux jambes cassées. Il est soigné par les internes de la faculté catholique, qui donnent, également leurs soins au sieur François THOORES, 20 ans, tapissier, demeurant rue des Oyers, 21.
THOORES a les deux jambes fracturées. L'amputation sera sans doute nécessaire.
M. Omer VANSON, employé au « Pauvre Diable », se plaint de douleurs internes.
A la maison de santé se trouve le jeune E. MILLAUT, âgé de 16 ans, demeurant rue du Sec-Arembault, 10. Le pauvre garçon a une fracture compliquée de la jambe gauche, avec plaie. Il a dormi un peu, lundi matin, mais n'a pu prendre aucune nourriture. Une parente lui donne des soins dévoués. Son père est éperdu de douleur.
Mardi matin, M. le commissaire SIX procédera à une seconde enquête sur le lieu même de l'accident, et fera son procès-verbal établissant la situation de l'appareil. A neuf heures, M. le procureur de la République se rendra à l'ascenseur. Il sera accompagné des ingénieurs experts.

JOURNÉE DU MARDI 

Les blessés

Nous avons visité ce matin les hôpitaux dans lesquels ont été transportées les victimes.

A l'hôpital Saint-Sauveur

L'état de FIOLET est satisfaisant: la jambe gauche est parfaitement remise, mais elle sera plus courte; on a dû scier les os pour pouvoir opérer la jointure.
Quant à [Léon Pierre] HIOLLE. au moment où nous arrivons, on commence l'amputation du pied.
A l'hôpital Ste-Eugénie, tous les blessés sont dans un état satisfaisant. Dans la salle St-Pierre ont été placés François THOORES et Emile BOUCHER.
L'amputation d'une jambe, que les médecins ont pratiquée lundi après-midi, a parfaitement réussi. Le jeune BOUCHER n'a pas de fièvre, et, en ce moment, aucune complication n'est à craindre.
Quant à THOORES. il a été décidé de ne pas faire d'amputation. On espère que les fractures pourront être réduites; les premières ligatures seront levées demain. Dans la salle Sainte-Marie se trouve le jeune Omer VANSON; les douleurs internes sont un peu calmées; le malade respire avec plus de facilité. Les médecins espèrent beaucoup un complet rétablissement.
Dans la maison de santé ont été transportés Emile MILLAUT et Florimond BOURRIEZ. Le premier est dans un état satisfaisant.
Florimond BOURIEZ souffre toujours de ses contusions; bien qu'il n'y ait pas de danger immédiat, son état est un peu plus grave.

L'expertise 

Ce matin, M. de BRIX, juge d'instruction, s'est rendu à l'Esplanade, accompagné de M. CORNUT, ingénieur en chef de l'Association des propriétaires d'appareils à vapeur, de M. DUBUISSON, architecte, et de M. LAMS, ingénieur. Ces messieurs sont chargés de l'expertise ; ils ont commencé l'examen de l'appareil. Après avoir dressé un procès-verbal de la position de l'armature de la cage, ils ont procédé à la vérification des câbles, des systèmes d'arrêt; ils chercherons ensuite quelles sont les autres causes, outre la trop grande charge, qui ont pu produire la catastrophe.

Mercredi, aura lieu l'enterrement de M.TANGHE, victime de 1'accident de l'ascenseur. La cérémonie sera célébrée à neuf heures, en l'église Saint-Michel.
Les funérailles de la deuxième victime. M. Adolphe LEFEBVRE qui lundi matin a succombé des suites de ses blessures, auront lieu jeudi 5 juin à 10 heures, en l'église St-Etienne.
Au moment de mettre sous presse, nous apprenons que l'état de Florimond BOURRIEZ est désespéré. La gangrène gagne et l'amputation n'est pas possible. La mort ne peut tarder.

M. GENNEVOISE est très mal cette après-midi. Quant à Mme GENNEVOISE on serait décidé à faire l'amputation d'un pied son état est moins mauvais qu'hier.

Journal de Roubaix, édition du jeudi 5 juin

LILLE
LA CATASTROPHE
DE L'ESPLANADE


Les dépositions

Nous lisons dans l'Echo du Nord :
« Trois employés de la Compagnie du gaz, chargés d'éteindre les réverbères sur l'Esplanade, les sieurs FIÉVET, VARLET et CARRACO, sont venus faire une déposition, au commissariat de police, déclarant avoir entendu pendant plusieurs nuits, vers minuit, depuis le 27 mai, qu'on travaillait sans lumière au sommet de l'ascenseur. Les employés n'étaient pas ensemble quand ils passaient sur l'Esplanade, ils allaient chacun de leur côté et cependant tous trois ont fait la même remarque, et un jour, un des gaziers a appelé l'un de ses collègues pour lui dire: « C'est singulier qu'on travaille à cette heure-ci à l'ascenseur sans lumière. »
« On entendait très distinctement, disent les témoins, des coups de marteau et de burin. »
A la police, on croit que les employés du gaz ont simplement entendu le bruit des chevaux, logés au Concours hippique. C'est, en effet, le 27 mai que les chevaux ont commencé à passer la nuit dans les boxes du Concours.
M. LEFEBVRE, de son côté, affirme qu'il n'a fait travailler personne à l'ascenseur, la semaine dernière et surtout la nuit.

Quant au dire de M. MAHIEU. cafetier au Ramponeau, qui aurait vu, il y a quelque temps, vers 11 heures du soir, alors qu'il fermait son établissement, un individu rôder autour de l'ascenseur et que cet homme ne serait parti qu'après des observations que lui aurait adressées M. MAHIEU, M. le commissaire de police n'a pas pris cette déposition au sérieux et ne l'a pas consignée à son procès-verbal.

A deux heures du matin aucun changement notable ne s'est produit dans l'état des blessés.
BOURIEZ est mourant.
HIOLLE, amputé du pied gauche et administré hier, a toujours le délire ; on craint qu'il ne passe pas la journée.
FIOLET, également administré, court un danger moins immédiat, mais il a aussi le délire et on redoute un triste dénouement avant quelques jours.

Mme GENNEVOISE continue à donner les plus grandes inquiétudes. Situation très alarmante, pouvant amener à chaque instant une crise fatale. 

LA JOURNÉE DE MERCREDI

A neuf heures, a eu lieu l'enterrement de M. TANCHE; l'église Saint-Michel était comble. M. le maire de Lille, un conseiller de préfecture, M. le commissaire central, le commissaire de police, et l'inspecteur LEFEBVRE. assistaient aux funérailles.

Les blessés 

Nous avons pris des nouvelles aux hôpitaux. A St-Sauveur, les deux victimes HIOLLE et FIOLET ont toujours le délire; on a dû les lier.
Le docteur ne pense pas qu'ils puissent passer la journée. A Ste-Eugénie, M. BOURRIEZ est dans un état désespéré. Pas de modifications sensibles dans l'état des autres blessés.

Mme GENNEVOISE était un peu mieux ce matin. Quant à M. GENNEVOISE, son état ne s'est pas amélioré.

L'expertise

MM. les ingénieurs ont continué ce matin leur expertise, qui sera probablement terminée aujourd'hui et sera remise au juge d'instruction. 

L'ascenseur 

L'ascenseur sera démonté. Cela demandera un travail de quinze jours. La plate-forme supérieure pouvait supporter, le fait a été constaté, un poids de 5 à 7,000 kilos.

Les causes

Bien des bruits circulent; les uns veulent que la catastrophe soit due à la construction même de l'appareil ; d'autres prétendent que les parachutes ne fonctionnaient pas convenablement. La remarque aurait été faite que les ascensions étaient très lentes, et qu'il se produisait de temps en temps un léger mouvement d'oscillation. On explique la lenteur de la marche par la faiblesse du piston de l'appareil.

Ce qui est certain, c'est que la cage de l'ascenseur subissait, depuis le concours hippique, des surcharges assez fortes. Le nombre des personnes descendues aux deux tours qui ont précédé l'accident aurait été le premier de 25, le second de 17. Il est regrettable que le règlement n'ait pas été observé et un surveillant placé sur la plate-forme du haut pour en assurer l'exécution.

Dernière heure

Nous apprenons au dernier moment que Lucien FIOLET et Léon HIOLLE ont succombé, le premier à deux heures, le second, quelques minutes après, aux suites de leurs horribles blessures.

Journal de Roubaix, édition du samedi 7 juin 1884

LILLE
LA CATASTROPHE
DE L'ESPLANADE

L'épouvantable catastrophe qui, dimanche, a jeté la consternation dans notre cité n'a pas encore dit son dernier mot et nous force chaque jour à enregistrer de nouvelles victimes.

Jeudi à cinq heures et demie, Mme GENNEVOISE mourrait, ajoutant un nom de plus à la liste funèbre qui malheureusement ne paraît pas encore close.
Mme GENNEVOISE est morte ayant conservé jusqu'au dernier moment toute sa lucidité et la conscience exacte de sa situation. Elle a montré, pendant sa longue agonie, un courage et une résignation vraiment héroïque. A quatre heures, elle a remercie les trois docteurs qui étaient spécialement chargés des quatre blessés et principalement M. le docteur RICHEZ qui l'avait recueillie au moment de l'accident et qui depuis lors ne l'a pas quittée ni le jour ni la nuit jusqu'à son dernier soupir. Depuis lundi, Mme GENNEVOISE a, relativement, peu souffert ; elle se trouvait dans un état de prostration complet. La poitrine, écrasée, ne laissait à la respiration qu'un souffle si léger qu'il était presque imperceptible. Elle a reçu les secours et les consolations de la religion.

M. GENNEVOISE est toujours dans la même situation, plutôt s'améliorant, et il conserve toute sa lucidité.
Les deux enfants paraissent hors de danger ; aucune opération ne paraît nécessaire.


Emile BOUCHER, qui a très bien supporté l'amputation de la jambe droite, doit subir vendredi l'amputation de la jambe gauche. C'est une nécessité absolue de sa situation, mais nécessité grosse de périls et de dangers.
M. Omer VANSON ressent de grandes douleurs aux reins. Jusqu'ici aucun symptôme alarmant, mais on redoute encore des complications.
Florimond BOURIEZ est plus calme, la fièvre l'a quitté; on désespère cependant de le sauver.
Plus heureux, M. Emile MILLAUT semble en voie de rétablissement, mais pour lui, comme pour les autres blessés, les docteurs ne se prononceront qu'après le dixième jour.
MM. MARTINACHE, qu'on a transportés à Orchies, sont tous deux dans une situation désespérée. Ils ont des lésions internes très graves.
M. Fernand SMEERS sera probablement rétabli dans une quinzaine de jours.
MM. Jules BOUILLET, Paul LEFEBVRE, CHARLET et SMEERS ont subi des opérations qui ont réussi.
M. Paul LEFEBVRE a reposé un peu la nuit, une amélioration sensible se produira.

L'enquête continue lentement, sans apporter de révélations sur la terrible catastrophe. Elle ne sera probablement terminée que dans une quinzaine de jours. La cage a été reconstituée par à peu près avec quelques anciens débris et une clôture à claire voie. C'est un véritable problème que de savoir comment 22 personnes ont pu tenir dans un espace aussi étroit. Il a fallu que huit au moins d'entre elles ussent montées sur la banquette de pourtour. Les quatorze personnes qui occupait le centre devaient être écrasées, comprimées à ne pouvoir respirer. C'est ce tassement prodigieux qui explique qu'il y a eu peu de lésions du thorax, que tout s'est porté aux jambes et que la colonne vertébrale a été préservée.

Un de nos confrères avait annoncé que ce matin, à neuf heures, en présence du parquet, une expérience intéressante devait être faite : Vingt-deux personnes, à peu près dans les mêmes conditions d'âge et de taille que les victimes, devaient pénétrer dans la cage afin de reconstituer la scène de l'accident.
Cette expérience, naturellement, n'a pas eu lieu. Il est d'ailleurs peu probable que l'on trouve à Lille vingt-deux personnes disposées à se prêter à une semblable expérimentation.

Les deux victimes décédées à l'hôpital Saint-Sauveur, ne seront pas enterrées à Lille. Le train de 4 h. 40 a transporté, jeudi, à Valenciennes, le corps de Léon HIOLLE.
Samedi matin, à 9 heures, Lucien FIOLET sera conduit a Upen-d'Aval, canton de Delettes (Pas-de-Calais) où réside sa famille.

Journal de Roubaix, édition du mardi 10 juin 1884

LILLE

Les funérailles de Mme Gennevoise.

Dimanche, à midi, les funérailles de Mme GENNEVOISE ont lieu, au milieu d'une foule d'amis, qui avaient voulu témoigner leur sympathie à cette famille si cruellement éprouvée. Le corps avait été transporté samedi soir, dans la chapelle de Persévérance, afin de pouvoir cacher à M. GENNEVOISE la mort de sa femme.

Le deuil était conduit par M. LORTHIOIS, accompagné de M. le curé du Sacré-Coeur. M. Jules CAMBON, préfet du Nord, M. Armand de PRANEUF, conseiller de préfecture, MM. GAVELLE et CANNISSIÉ, adjoint, M. de BRIX, juge d'instruction, M. GASSER, commissaire central, toute la chambre des notaires de Lille et plusieurs notaires des environs, assistaient à cette triste cérémonie.

La catastrophe de l'Esplanade

Les ingénieurs continuent leurs travaux d'expertise. Toutes les pièces démontées sont numérotées et seront transportées dans un magasin rue de Tournai.
En ce qui concerne les blessés, leur état est relativement satisfaisant.
MM. BOUILLET, CACHEUX et TESTAR ont eu, dimanche, quelques accès de fièvre ; ce matin ils sont très calmes. 

Journal de Roubaix, édition du vendredi 13 juin 1884

Funérailles. — Aujourd'hui jeudi, à dix heures, ont eu lieu, en l'église St-Etienne, les funérailles de M. BOUILLIER.
Nous avons remarqué dans l'assistance M. le maire de Lille et M. RIGAUT, adjoint, M. GALLET, adjoint de la Madeleine, MM. les commissaires du 2e arrondissement et de la Madeleine.

À propos de la catastrophe de l'ascenseur

La construction de cet ascenseur a démarré en 1882.

Florimond Célestin BOURIEZ, marchand de grain à La Madeleine eut un fils, Florimond Émile le 21 janvier 1889 à l'âge de 37 ans. Il a donc probablement survécu à la catastrophe, malgré son état désespéré. Lucien VIOLETTE est mentionné comme décédé dans l'Écho du Nord de 1926, mais je n'ai pas trouvé son acte de décès. Quant à Albéric MARTINACHE et son fils, d'Orchies, ils semblent aussi avoir survécu malgré le pronostic alarmant et leur retour en train.


Sources et documents

  • Le Journal de Roubaix, lundi 2 juin 1866, page 2. Bibliothèque Numérique de Roubaix.
  • L'Égalité Roubaix-Tourcoing, 8 novembre 1926, pages 1 et 2. Bibliothèque Numérique de Roubaix.
  • Le Grand Écho du Nord de la France, 18 mai 1934, page 3.  BnF, Gallica.fr
  • Acte de décès de Pierre Joseph TANGHE, n°2325 du 2 juin 1884, Etat civil de Lille. Décédé le 1er juin à 18h30.
  • Acte de décès d'Adolphe Joseph LEFEBVRE, n°2317 du 2 juin 1884. Etat Civil de Lille. Décédé le 2 juin à 6h30.
  • Acte de décès de Lucien FIOLET, n°2352 du 4 juin 1884. Etat Civil de Lille. Décédé le 4 juin à 14h00.
  • Acte de décès de Pierre HIOLLE, n°2353 du 4 juin 1884. Etat Civil de Lille. Décédé le 4 juin à 14h00.
  • Acte de décès d'Honorine Marie Thérèse LORTHIOIS, épouse d'Edmond GENNEVOISE, n°2374 du 6 juin 184. Décédée le 5 juin à 17h50.
  • Acte de décès de Jules Adolphe BOUILLET, n°2421 du 10 juin 1884. Décédé le 10 juin à 7h30.